Haïti : quand la démonstration de pouvoir remplace l’urgence de gouverner

Publié le 15 août 2026 à 14 h 31

 

Cette semaine, le Premier ministre haïtien, dont le pouvoir ne découle pas d’un mandat obtenu directement des urnes, s’est rendu dans le département du Sud, plus particulièrement dans la commune d’Aquin. Un déplacement qui, au-delà des images et de la démonstration d’autorité, soulève plusieurs questions : quelle était réellement l’importance de sa présence à Aquin ? Pourquoi ce déplacement était-il nécessaire dans le contexte actuel du pays ? Et surtout, qu’en retire concrètement la population ?

Dans un pays fonctionnant selon une démocratie institutionnelle normale, la visite d’un chef de gouvernement dans une commune ne devrait rien avoir d’exceptionnel. Elle pourrait servir à inaugurer des infrastructures publiques, annoncer des investissements, rencontrer les autorités locales ou répondre directement aux préoccupations de la population. Mais Haïti ne traverse pas une période normale. Le pays est confronté à une crise sécuritaire majeure, les institutions sont fragilisées et la population attend toujours le retour à un fonctionnement démocratique fondé sur des institutions légitimes et des élections crédibles. Dans ce contexte, chaque déplacement officiel devrait pouvoir être justifié par son utilité publique.

Pourquoi Aquin ?

À notre connaissance, le Premier ministre s’est notamment rendu dans la localité de Mélinette pour participer à l’inauguration d’une école privée. Et c’est précisément là que commence le questionnement. Non pas parce qu’une école privée serait sans importance. Toute initiative contribuant à l’éducation des enfants mérite d’être saluée. Mais la présence du chef du gouvernement à l’inauguration d'un établissement privé soulève une question de priorité : cette activité justifiait-elle réellement le déplacement d’une importante délégation gouvernementale et les dépenses publiques qui peuvent l’accompagner ? Dans un pays où tant d’écoles publiques manquent de moyens, où des infrastructures sont abandonnées et où des citoyens réclament des services essentiels, le gouvernement doit être capable d’expliquer la pertinence de ses priorités. Combien ce déplacement a-t-il coûté au Trésor public ? Quels moyens humains, matériels et sécuritaires ont été mobilisés ? Quels résultats concrets la population d’Aquin peut-elle en attendre ? Ces questions méritent des réponses.

Des rencontres politiques dans quel objectif ?

Le Premier ministre aurait également profité de son passage pour rencontrer certains responsables et acteurs locaux, notamment des membres de CASEC et des autorités municipales. Là encore, la transparence devrait être de mise. De quoi a-t-on discuté ? De sécurité ? D’infrastructures ? De développement local ? De la préparation des élections ? Des besoins des collectivités territoriales ? Certaines réactions observées localement donnaient même l’impression que tous les responsables concernés n’avaient pas été associés de la même manière à l’organisation de cette visite.

À l’approche d’un éventuel processus électoral, cette situation peut inévitablement alimenter d’autres interrogations : ces rencontres relevaient elles strictement de l’action gouvernementale ou participaient elles également à la construction d’alliances politiques locales ?

Il ne suffit pas que le gouvernement affirme agir au nom de l'État. Dans une période de transition aussi fragile, il doit aussi éviter de donner l’impression que les moyens et la visibilité de l'État pourraient servir des intérêts politiques particuliers.

Et la sécurité ?

Mais une autre question, beaucoup plus préoccupante, découle de ce déplacement : comment le chef du gouvernement s’est-il rendu dans le Sud ? Depuis plusieurs années, les principaux axes routiers reliant Port-au-Prince aux départements du Sud sont affectés par l’insécurité et la présence de groupes armés. Pour de nombreux citoyens, effectuer certains trajets représente un véritable risque. Si les plus hautes autorités disposent de moyens particuliers leur permettant de contourner ces obstacles, cela met en évidence un contraste difficile à ignorer : l'État peut assurer la mobilité de ses dirigeants, mais demeure incapable de garantir pleinement celle de la population. https://rezonodwes.com/2026/08/haiti-depute-bosse-pas-une-chance-sur-mille-pour-le-13-decembre-dans-le-sud-fils-aime-inaugure-une-ancienne-ecole-privee-tandis-que-son-escorte-arrive-par-mer/

C'est là que cette visite prend une dimension symbolique beaucoup plus importante. Un Premier ministre peut se déplacer sous haute protection, utiliser des moyens exceptionnels et apparaître devant les caméras. Mais qu’en est-il du commerçant, de l’étudiant, du travailleur, du paysan ou de la famille qui doit emprunter ces mêmes routes ?

Gouverner n’est pas se mettre en scène

Haïti n’a plus besoin de démonstrations symboliques de pouvoir. Le pays a besoin d’autorité publique réelle, de sécurité, d’institutions fonctionnelles et d’un calendrier crédible permettant le retour à l’ordre constitutionnel et démocratique. Dans une période où les ressources publiques sont limitées et les besoins immenses, chaque déplacement officiel devrait avoir un objectif clairement identifiable et produire un bénéfice pour la collectivité.

Le gouvernement devrait donc faire preuve de transparence : expliquer l’objectif de cette visite, rendre compte des dépenses engagées et préciser les décisions ou engagements qui en ont résulté. Car lorsqu’un gouvernement de transition ne bénéficie pas de la légitimité directe des urnes, la transparence, la retenue et l’obligation de rendre compte deviennent encore plus importantes. La population n’a pas seulement besoin de voir ses dirigeants circuler. Elle a besoin de pouvoir circuler elle-même. Elle n’a pas seulement besoin d’entendre des discours sur l’autorité de l’État.

Elle a besoin de ressentir cette autorité dans sa vie quotidienne : sur les routes, dans les écoles, dans les institutions, devant les tribunaux et dans les quartiers abandonnés à l’insécurité. Voilà la démonstration de force dont Haïti a réellement besoin. La force d’un gouvernement ne se mesure pas au nombre d’agents qui accompagnent un Premier ministre dans ses déplacements, mais à la capacité de l’État à protéger le simple citoyen lorsqu’il se déplace sans escorte.

Blogue écrit et publié par: Me Jean-Rony Castor.